Entrepreneur Le parcours hors norme de Sue Y. Nabi, nouvelle patronne de Coty

Le parcours hors norme de Sue Y. Nabi, nouvelle patronne de Coty




Elle apparaît en ce lundi d’automne, au siège social, situé boulevard Haussmann, telle qu’en elle-même, grande, lumineuse, vêtue d’une tenue sportwear noire et de baskets blanches, les cheveux savamment relevés dans un chignon flou. Sue Y. Nabi, nouvelle patronne du géant américain des cosmétiques Coty depuis le 1er septembre, semble savourer son retour aux plus hautes sphères de la beauté mondiale.

Mais nul triomphalisme outrancier dans son attitude. Ce n’est pas le genre de cette femme de 53 ans, née Youcef en Algérie, devenue Sue au cours des dernières années. La dirigeante à la forte personnalité aurait pourtant de quoi pavoiser. Après avoir gravi tous les échelons chez L’Oréal, au terme d’un parcours fulgurant qui l’a menée à la présidence de Lancôme, puis à la tête de sa propre entreprise lorsqu’elle a quitté le numéro 1 mondial des cosmétiques pour lancer Orveda, elle revient « au top du top », admet-elle.

Même si elle ne révélera jamais rien de ses anciennes déconvenues, Sue Y. Nabi tient en réalité sa revanche sur ceux qui n’ont pas suffisamment cru en elle. Aujourd’hui, l’ambitieuse a bien l’intention de prouver ses talents, notamment en se mesurant à son ancienne maison. Et continuer à se forger un destin hors du commun. Si cet être charismatique n’a pas choisi le chemin le plus facile, en assumant de devenir « celle qu’elle est profondément », elle affiche désormais avec confiance sa dualité et sa volonté d’abolir les frontières entre les sexes, notamment dans l’univers de l’esthétique. Un supplément d’âme qu’elle compte mettre au service de sa nouvelle maison.

Une histoire plurielle

Sue. Y. Nabi n’a jamais rien renié de son passé. Elle a toujours écrit son histoire plurielle avec détermination. De son enfance à Alger, elle garde le souvenir d’une famille, musulmane, « heureuse et aimante », entourée par une mère professeure de lettre et un père ingénieur, Belkhacem Nabi, qui devint ministre de l’Energie. Amoureux des sciences et des arts – c’est un peintre orientaliste amateur -, il transmet à son fils Youcef ses passions.

Entre ces deux pôles d’intérêt, le coeur du jeune homme ne balance pas : il prend tout. Eclectique, l’adolescent s’intéresse avec avidité à la biotechnologie, encore à ses premiers balbutiements, tout en rêvant devant les gravures de mode : « Mon père rapportait de ses voyages des magazines féminins dont je déchirais les pages de façon vorace. Le monde du maquillage me fascinait », raconte-t-elle.

Soucieux de son avenir

Avec une découverte : la possibilité de sculpter et de transformer un visage. Un des rois du genre, Steve Strange, chanteur néo-romantique connu pour sa chanson « Fade to Gray », fait alors partie de ses idoles : le Britannique se poudre la face de blanc, les pommettes de violet et les yeux de noir. Il sépare son visage en deux d’un trait d’eye-liner, comme pour souligner sa double appartenance au masculin et au féminin.

Mais malgré ses penchants pour la musique New Age, la science-fiction et l’occulte, Youcef pense avant tout à son avenir. Et s’il désire partir à l’aventure, c’est pour aller faire ses études. « Je ne rêvais pas de voyager sac à dos à travers le monde comme les jeunes de mon âge, mais de quitter l’Algérie pour la France afin de m’inscrire en prépa », se souvient Sue Y.Nabi.

A 17 ans, le bachelier passe par le lycée Champollion à Grenoble, avant d’intégrer l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement (AgroParisTech) de Grignon. Et conclut par un master en marketing des produits de luxe à l’Essec.

Haut potentiel

Avec un tel bagage universitaire, quoi de plus naturel que de travailler chez L’Oréal ? Parce qu’il (qu’elle) le vaut bien – slogan qu’il transformera plus tard en « parce que nous le valons bien » -, il est embauché en 1994. Comme tous les jeunes diplômés, Youcef débute par un poste de chef de produits, arpentant les grandes surfaces pour placer des produits Dessange. C’est déjà un vendeur hors pair.

Et puis un jour, à la faveur d’une réunion où son boss ne peut assister, il est repéré par Lindsay Owen Jones. « J’ai aperçu une lueur d’intérêt dans ses yeux », s’amuse la nouvelle recrue. Le PDG emblématique du groupe considère qu’il fait partie des pépites, ces « profils à haut potentiel » dont raffole le leader mondial. C’est Patrick Rabain, patron de la division Grand public, son autre mentor, qui le propulse vers les sommets, de Gemey à L’Oréal Paris. Avant la consécration de Lancôme.

Aujourd’hui encore, après avoir quitté le groupe au terme d’une belle carrière, Patrick Rabain parle de son poulain avec admiration et bienveillance : « Notre amie Sue Youcef a une personnalité de grand créateur, mélange de génie et de complexité, toujours sur la ligne de crête comme Christian Dior ou Yves Saint Laurent. »

Perfectionniste

Intelligente, rapide et bosseuse, la future Sue a « le don de deviner ce que veulent les femmes », affirme le docteur Patrick Bui, chirurgien esthétique avec qui elle passe des heures à parler lifting et techniques avancées. C’est également une manageuse appréciée de ses équipes. « Elle est à l’écoute et n’hésite pas à laisser de la place aux autres lors des réunions », raconte le couturier culte Alber Elbaz, ancien directeur artistique de Lanvin, qui a dessiné une ligne de maquillage pour Lancôme.

Humaine, Sue Y. Nabi va jusqu’à devenir la confidente de ses collaborateurs. Même si la réciproque n’est pas vraie. Elle consent parfois à parler de sa soeur qu’elle adore mais elle est très secrète. En revanche, son extrême exigence peut parfois la pousser à être cassante, lorsqu’on la dérange à mauvais escient. C’est que cette perfectionniste veut toujours aller plus loin. « J’ai l’obsession d’offrir des produits bien positionnés, toujours nouveaux et différents. » Et l’envie de construire un monde meilleur.



Jane Fonda (ici en 2011) est choisie, à 68 ans, comme égérie L’Oréal par Sue Nabi.

Dotée « d’une forte estime de soi », dixit une ancienne de L’Oréal et « d’une intuition forte », selon ses propres mots, Sue Y. Nabi n’hésite pas à bousculer les habitudes du numéro 1 mondial, d’abord chez Gemey puis chez L’Oréal Paris. Celle « qui aime avoir la main » n’hésite pas imposer sa vision. Par exemple, elle renouvelle les égéries.

Alors que les publicités sur les produits de beauté affichent toujours de jeunes mannequins au visage lisse, elle décide d’embaucher l’actrice Jane Fonda. « J’ai 68 ans, pas mal, non ? » interroge celle-ci face à la caméra. Pour Sue, la beauté n’a pas d’âge. Et c’est une révolution cosmétique.

Transformation

Chez L’Oréal, personne ne résiste à la « diva », son surnom dans l’entreprise. « Elle a toujours dit ce qu’elle pensait sans craindre l’affrontement. Nous avions l’impression qu’elle était intouchable », raconte un cadre. Et elle l’est. Nul n’ose la remettre en question, même lorsqu’elle entame sa transformation physique. « Il a commencé par se maquiller dans un univers où la plupart des cadres, coincés, portaient le costume cravate. Cela décoiffait ! » s’amuse une ex-employée.

Peu à peu, Youcef devient Sue, signant tour à tour ses notes internes Youcef. S. Nabi et Sue Y. Nabi. Mais pas question de provocation car « elle n’est jamais dans la caricature », déclare le docteur Bui. Même si elle n’aime pas revenir sur sa transition, elle accepte de s’en ouvrir – rapidement : « A un moment donné, il faut concilier son envie profonde avec la réalité. J’ai décidé d’être toutes les facettes de moi-même. Je suis devenue celle que j’étais, en accord avec moi-même. J’ai à la fois des qualités masculines et féminines. C’est une force », martèle celle qui milite pour l’addition des cultures et des genres.

Baignant dans la spiritualité, elle invoque le taoïsme : le yin (féminin) ne se conçoit pas sans le yang (masculin). Le va-et-vient est permanent entre l’émotion et la raison, l’ombre et la lumière.

Le grand coup de La Vie est belle

Etrange Sue Y. Nabi, à la fois pudique et à la recherche de la lumière. Car elle aime visiblement briller, posant avec les plus grandes stars, de Catherine Deneuve à Penélope Cruz. « Elle faisait aussi le show lors des réunions internationales. Nous étions bluffés ! » s’exclame une cadre. Mais son côté paillettes ne lui fait pas oublier ses objectifs : dès son arrivée chez Lancôme en 2009, elle dépoussière la marque, en perte de vitesse.

Elle promeut les produits vedette comme le « Visionnaire » ou « Teint miracle » et lance le soin correcteur « Génifique ». Elle redonne également du glamour à la référence du luxe. Et frappe enfin un grand coup en propulsant « La Vie est belle » à la tête des ventes de parfums, aux côtés de l’iconique « J’adore » de Dior.

Pour l’incarner, Sue a l’idée de choisir Julia Roberts, qu’elle convainc autour d’un dîner à Malibu. Elle est alors au sommet de son art et de sa gloire ; les résultats de Lancôme s’envolent. « Je suis celle qui a fait gagner le plus d’argent à L’Oréal », déclarait-elle en 2013.

Oubliée de l’organisation de L’Oréal

Son départ annoncé en 2013 fait donc l’effet d’une bombe. Pourtant, sa décision de claquer la porte était mûrement réfléchie. Et si elle préfère évoquer sa lassitude et la volonté de se remettre en question – « Elle avait besoin de retomber amoureuse de son métier », affirme Alber Elbaz -, la réalité est plus complexe.

Déçue de ne pas avoir été nommée directrice générale de la division luxe en 2011, elle n’admet pas d’avoir été oubliée lors de la réorganisation de L’Oréal en mai 2013, le groupe lui préfèrant Nicolas Hieronimus, aujourd’hui directeur général. Pour elle, « c’est une grande déception », affirme un proche. Pour ses équipes, un choc immense. Mais la présidente de Lancôme réussit sa sortie : elle choisit la veille d’une réunion internationale, où elle devait intervenir, pour démissionner.

«With your Skin, not against it»

Ses collaborateurs l’imaginaient reprendre rapidement la tête d’un géant de la beauté ; elle se plonge dans le silence pendant quatre ans. Mais ne perd pas son temps. Installée à Londres, elle réfléchit et voyage en Asie. En 2017, c’est avec son alter ego et son confident le plus fidèle, Nicolas Vu, qu’elle crée Orveda. Une marque qui lui ressemble, physique et métaphysique, inspiré de l’Aryuveda, et à la pointe de l’esthétique, vegan et unisexe.

« Le slogan choisi, ‘With your Skin, not against it résume ce que je suis », affirme-t-elle. Ses produits mêlent toutes les valeurs de l’inclusivité et du « no gender ». Malgré tout, pour l’ex-numéro 1 de Lancôme, qui disposait de moyens considérables, repartir à zéro n’est pas si facile. « Son expérience de chef d’entreprise l’a certainement aguerrie, fait mûrir et lui a fait prendre une nouvelle dimension », analyse Patrick Rabain. Avec une vision globale de l’industrie.

Concurrence frontale

Sue Y. Nabi, qui a toujours cru en sa bonne étoile, attendait son heure pour présider à nouveau aux destinées d’un grand groupe. « Quel destin ! Elle se retrouve à la tête du L’Oréal américain en concurrence frontale avec son ancienne boîte ! » s’exclame Patrick Bui.

Coty, une origine française

Coty, la multinationale américaine de cosmétique, a été créé par… un Français. En 1904, François Coty a l’idée de créer une entreprise de parfums, après un séjour à Grasse où il étudie les fragrances. Imaginatif, l’industriel de 30 ans modernise l’univers des senteurs, vend ses produits d’abord aux barbiers parisiens puis dans les grands magasins. Le Corse, qui a pris le nom de sa mère Coti pour se lancer, fait appel à Lalique et Baccarat pour les flacons. Le succès est considérable, dès son premier jus La Rose Jacqueminot, suivi par L’Origan, décliné en poudre pour les Parisiennes sophistiquées. 116 ans plus tard, Coty est toujours n° 1 mondial de la parfumerie, notamment grâce au rachat, en 2016, des cosmétiques de Procter & Gamble. Après bien des vicissitudes et des changements de patrons, Sue Y. Nabi veut maintenant tout bouleverser et, dixit un expert, « redonner au géant américain un peu de l’élégance à la française ». Un clin d’oeil au fondateur.

Aujourd’hui, elle compte bien transformer l’entreprise centenaire et faire en sorte que Coty reste le n° 1 mondial des parfums, avec Gucci, Calvin Klein ou Burberry. Enthousiaste, elle brandit le dernier jus de Coty, « Perfect », de Marc Jacobs, qui célèbre « l’acceptation de soi ». La directrice générale désire également développer le maquillage, en utilisant des influenceuses comme Kim Kardashian ou Kylie Jenner (plus de 200 millions de followers chacune sur Instagram). Surtout, Sue Y. Nabi veut développer les soins de la peau, sa spécialité.



Kylie Jenner, à droite, et Kim Kardashian, à New York, en 2016. En novembre 2019, Coty a pris une participation de 51% dans les marques Kylie Cosmetics et Kylie Skin, pour 600 millions de dollars.

Ces projets galvanisent la native d’Alger, l’être à multiples facettes qui semble apaisée et heureuse alors qu’elle entame une nouvelle étape de sa vie. Sue Y. Nabi est enfin là où elle voulait être et celle qu’elle voulait devenir. En ce moment, elle travaille jour et nuit à sa tâche, s’accordant à peine des pauses le week-end. Elle regarde alors des séries, le samedi de midi à minuit, lit beaucoup, son autre passion. Elle vient de finir de dévorer «L’Anomalie », d’Hervé Letellier, le dernier Goncourt, une histoire où les personnages, à la faveur d’un vol mystérieux, rencontrent leur double. Une trame qui ne pouvait que parler à Sue Y. Nabi.

3 grands succès de Sue Y Nabi

Génifique : lancé en 2009, après le soin correcteur Visionnaire, le soin anti-âge de Lancôme, activateur de jeunesse, agit sur le fonctionnement des cellules pour les aider à se régénérer plus vite. Le produit est devenu une référence sur le marché : il s’en est déjà vendu à plus de 25 millions de flacons à travers le monde.

La Vie est belle :  un des blockbusters de l’histoire de la parfumerie. Sorti en 2012, le jus à base d’iris porté par une campagne mettant en scène Julia Robert a dépassé toutes les espérances de L’Oréal : en 2014 et 2015, il était classé n° 1 des ventes en France et n° 2 en Europe. Il reste encore en 2020 dans le peloton de tête du secteur.

Perfect, de Marc Jacobs : le dernier parfum du groupe Coty, lancé en 2020, connaît déjà un beau parcours. « Espiègle et inattendu », selon une spécialiste, le jus à base de rhubarbe et de narcisse possède un flacon très « couture ». Avec une égérie comme Lila Moss (la fille de Kate) et un slogan qui plaît aux millennials – « Perfect as I am »-, il pourrait devenir un grand succès.

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